Pas de démocratie sans média local
Dans le cadre de notre campagne de financement participative, qui prendra fin le 08 février 2026, nous publions ici les bonnes feuilles de l’enquête : Vers des déserts médiatiques en France, la démocratie peut-elle survivre sans média ?
Menée pour le compte de l’association Les Relocalisateurs et de la Fondation Jean-Jaurès du 25 mars au 30 avril 2025 auprès de plus de 10 000 Français, cette enquête établit un lien étroit entre consommation de médias, participation citoyenne et vitalité démocratique. Elle alerte sur les risques liés à l’émergence possible de « déserts médiatiques » en France.
Illustration par l’artiste BABÉ
Extrait du REPORTAGE : « Je l’ai lu sur Facebook » : Quand l’info disparaît, il reste la rumeur page 22
Depuis la Bretagne et l’Oise par Jean-Laurent Cassely, Essayiste et consultant (Maison Cassely) et David Medioni Codirecteur de l’Observatoire des médias de la Fondation Jean-Jaurès
Dans la locale de Quimper, comme pour l’ensemble du Télégramme…Dans le tableau vertueux et positif d’un territoire en osmose avec sa presse, quelques petites ombres apparaissent. Médias locaux comme médias nationaux déplorent la façon dont la société de communication s’érige désormais devant eux pour les empêcher de faire leur travail sereinement. Une société de communication qui aboutit très paradoxalement à l’inverse de ce qu’elle prône : « Toutes les portes se sont fermées », concèdent les journalistes qui ont perdu l’accès prioritaire et même exclusif aux sources primaires. Le lien aux institutions (police, préfecture, parquet, pompiers), si essentiel aux faits-diversiers, devient de plus en plus contraint et manque de fluidité. Terminée, la célèbre tournée des commissariats ou de la brigade de pompiers à l’apéro du dimanche pour savoir quels sont les événements marquants de la journée. Terminé, aussi, le lien privilégié avec le procureur de la République qui ne « prend plus personne au téléphone et ne réagit que par mail ». Pis, racontent nos interlocuteurs : la boucle WhatsApp des pompiers qui diffuse « une information incomplète par semaine ». Les journalistes ont été obligés de mettre en place des techniques de contournement et s’interrogent sur l’intérêt de ce type de communication descendante, sur Facebook ou ailleurs, qui ne permet pas d’informer avec exactitude le public. Ce lien rompu ou contraint détériore aussi la relation aux lecteurs. « Quand la gendarmerie ou les pompiers communiquent sur Facebook sans nous informer, nous nous faisons enguirlander par les lecteurs qui nous accusent de ne pas avoir voulu donner l’information car nous sommes vendus à la mairie. Cela devient parfois kafkaïen », regrettent les journalistes de la locale quimpéroise. Et si cette ombre au tableau était le signal faible de la fin d’un monde ?
[…] Au moment d’écrire cette enquête, l’Oise est traversée par une rumeur rapidement amplifiée par les réseaux sociaux. Des enfants auraient aperçu une camionnette avec des individus cagoulés qui s’apprêtaient à les kidnapper. Une main courante a été déposée par la famille. La gendarmerie a pris l’affaire au sérieux, allant jusqu’à saisir des vidéos de surveillance de la commune concernée, au sud de Noyon. Selon le site Actu.fr, « cette peur du camion blanc puiserait ses ressorts dans l’imaginaire collectif, dans les années 1990, avec certaines affaires ayant marqué l’opinion publique » et serait devenue une sorte de légende urbaine. « On a hésité à traiter l’information, explique Nicolas Giorgi, qui a signé le papier. On ne peut pas exactement parler de fake news en raison de l’existence de cette main courante, et en même temps on sait dans le journalisme que cette histoire de camionnette est un serpent de mer. Rapidement, plusieurs nouvelles rumeurs se sont empilées sur la rumeur initiale. Au départ, par exemple, la camionnette n’était pas blanche, mais l’est devenue au fil du cheminement de la rumeur sur les réseaux. » Emballement amplifié par les réseaux, circulation de l’information qui échappe aux canaux officiels comme aux médias mainstream… Ne manquaient plus que l’IA et les tentatives d’ingérence étrangère. C’est précisément la configuration qui se met en place. Courant octobre 2025, un groupe de recherche américain, Insikt, a révélé au public français médusé l’existence de dizaines de faux sites d’information lancés dans le but de brouiller la frontière entre l’information vérifiée et les fake news à l’approche des élections municipales de mars 2026. Leur vecteur privilégié : des noms de domaine qui sonnent comme des titres de presse régionale, à l’image d’Actubretagne.fr ou encore de Sudouestdirect.fr. Un cas d’école des conséquences concrètes que fait peser la crainte de « déserts médiatiques »
Du terrain à l’espace commun : réinventer le récit démocratique et médiatique extrait page 33
par Fabrice Février, Codirecteur de l’Observatoire des médias de la Fondation Jean-Jaurès et associé du cabinet d’études et de conseils George(s)
[…] Deux constats majeurs s’imposent : plus les citoyens s’informent, plus ils participent à la vie démocratique ; les médias locaux apparaissent comme des vecteurs essentiels de confiance et d’engagement, à rebours d’une défiance collective à l’échelle du pays. Ces dynamiques ne sont pas propres à notre pays, elles traversent la plupart des démocraties occidentales.
Aux États-Unis, la disparition des journaux locaux, conjuguée à l’émergence des réseaux sociaux, a ouvert un boulevard au populisme. En 2015, à l’aube de la campagne présidentielle, qui allait se conclure par la première élection de Donald Trump, on dénombrait la fermeture de plus d’un millier de journaux locaux. […] La disjonction entre les récits qui circulent et les réalités vécues n’a cessé de se creuser, effaçant du débat public des pans entiers de la société américaine, une invisibilité qui a nourri le déclassement et le ressentiment, ce dont les populistes font leur miel pour mener leur guerre culturelle.
[…] La crise de confiance vis-à-vis des élites politiques représentant le pouvoir central se double d’une suspicion croissante envers les médias nationaux. Ce que résume ainsi Jérôme Fourquet, sans qu’il ne faille s’en réjouir : « La vie politique est une pièce de théâtre totalement décalée se jouant devant une salle vide2. » Justement, dans ce vide apparent, les médias locaux apparaissent eux comme des lieux de confiance, de reconnaissance et de lien. Ils continuent de remplir des salles à l’échelle de la vie réelle des Français.Le local, nouvelle matrice du lien social
[…]Originale dans sa méthode et robuste dans son échantillonnage, cette étude documente une idée, dont l’évidence devrait davantage s’imposer dans la recherche de solutions : les Français qui s’informent via les médias locaux participent davantage à la vie communale, votent plus régulièrement et se déclarent plus attachés aux valeurs démocratiques. Autrement dit, la densité d’information locale et la vitalité citoyenne sont directement corrélées. C’est une leçon politique majeure. Dans une société traversée par la défiance et la conflictualité, le local est en train de devenir la matrice du lien social. Là où l’information est accessible, pluraliste et incarnée, le tissu démocratique résiste mieux. Là où elle disparaît, l’isolement, le ressentiment et le désengagement gagnent.Les médias locaux jouent un rôle crucial. Ils favorisent la proximité entre élus et électeurs, en donnant une visibilité à des enjeux souvent ignorés par les grands médias nationaux. Ils garantissent le pluralisme de l’information, en évitant que seules les grandes voix centralisées façonnent le débat. Tout ce que cette étude nous rappelle avec une acuité particulièrement bienvenue. Les médias locaux sont le maillon vital qui relie citoyens et représentants, car sans une information de proximité libre et diversifiée, la démocratie perd son sens et son contrôle.
Des médias libres, une démocratie debout extrait page 53
par Loïg Chesnais-Girard Président de la Région Bretagne
[…]Et alors que nous voyons monter les populismes, la fragmentation de l’information, la défiance envers les institutions et le sentiment d’éloignement des citoyens vis-à-vis des prises de décision qui les concernent, la publication de l’enquête Kantar/ShoWhere pour Les Relocalisateurs et la Fondation Jean-Jaurès arrive à point nommé : elle rappelle combien une démocratie vivante a besoin d’une pluralité de voix, de récits, d’angles d’analyse. D’une presse libre et indépendante en somme, diverse, ancrée dans les territoires. Car la démocratie ne se limite pas aux scrutins, mais se nourrit aussi du débat public, du dialogue, de la capacité à comprendre les enjeux qui nous entourent. Or, cette compréhension passe par une information fiable, accessible, connectée à la réalité des Bretonnes et des Bretons. Cette diversité médiatique est la condition de notre capacité collective à préserver et à renforcer le socle démocratique qui fonde notre bien-vivre ensemble.De l’urgence d’être affranchi extrait page 55
par Jérémie Peltier, Codirecteur général de la Fondation Jean-Jaurès
Ce que nous apprend en revanche cette étude, c’est à quel point l’élection présidentielle à venir se jouera en partie dans les médias locaux. Avec plus de la moitié des Français qui déclarent consommer au moins un média local, la lecture des différentes contributions nous amène à émettre l’hypothèse que les médias locaux ont clairement une carte à jouer à l’heure de la remise au gout du jour de la « proximité », tant les Français louent leur capacité à parler de leurs problèmes du quotidien. Grâce aux médias locaux, beaucoup de Français se sentent ainsi réintégrés dans le « film» France et retrouvent leur place sur la photo de famille.[…]
Problème, un tiers des Français ont constaté la disparition d’au moins un média local dans leur région. Ce qui signifie qu’une partie des Français risque de perdre l’habitude de consommer des médias locaux et des médias tout court, l’enquête montrant très bien que l’offre influe sur la consommation et donc sur les habitudes



